Hyper-endémie à Dieppe Seine-Maritime
Janvier 2003 : ma fille Gwendoline est décédée en moins de 24 h

Souvenez-vous, de 2003 à 2012, la Normandie - et plus particulièrement le bassin Dieppois - connaît une situation d’épidémie d’infection invasive à méningocoque (IIM) due à la dissémination d’une souche de groupe B particulièrement virulente dénommée B:14* (B14 P 1 7 16)
Gwendoline, on ne t'oublie pas !
"Gwendoline est décédée le 8 janvier 2003 à l'hôpital du Havre en moins de 24h. Elle ne fêtera jamais ses 4 ans. Nous habitions à Dieppe.
Depuis ce drame et l'absence qu'elle a laissé dans ma vie, je me bats pour la mémoire de ma fille, pour enrayer cette maladie foudroyante". Patricia, maman d'un petit ange
Désormais contrôlée grâce à une vaccination spécifique.
cette épidémie avait suscité un grand émoi dans la population, chacun s’interrogeant sur les origines du phénomène.
le mystère de l’hyper-endémie normande
... De longue date, il est établi que le méningocoque se comporte comme « Docteur Jekyll et Mister Hyde ». Il représente l’archétype de la bactérie hôte d'un organe pouvant devenir ultra-virulente : portée de façon parfaitement saine dans le pharynx de 10 % de la population générale, la B:14 est parfois responsable d’infections invasives, quasi mortelles en l’absence de traitement.
Les facteurs bactériens responsables de cette double vie entre portage asymptomatique et maladie dévastatrice restent mal connus en dehors du rôle bien établi de la capsule.
En effet, la plupart des méningocoques en situation de portage en sont dépourvus, ceci suffisant à leur virulence.
Les méthodes les plus récentes d’analyse des gènes bactériens (génomique comparative fonctionnelle) viennent d’apporter des éléments explicatifs.
Dans le nouveau numéro de VIRULENCE** l’équipe d’infectiologie-microbiologie du CHU et de l’UFR Santé de Rouen et le Centre National Référence des méningocoques de l’Institut Pasteur démontrent le mécanisme par lequel « B:14 » s’était adapté à cette double vie.
Lors de l’épidémie normande, un souchier unique en France et rare dans le monde avait été constitué. Il associait pour un même clone hyper-invasif (ici « B:14 ») des isolats d’infections graves (ce qui est banal) mais aussi d’autres provenant de portage sain (certains non capsulés, mais d’autres capsulés, ce qui est là très rare).
Impossibles à distinguer par les techniques conventionnelles de typage, ces isolats ont d’abord été soumis à une analyse du génome complet, dans un travail en collaboration avec l’équipe INSERM de génétique humaine UMR 1079 de l’Université de Rouen et le laboratoire en recherche génomique de l’Hôpital Universitaire de Genève.
Cette démarche a permis d’identifier différents gènes polymorphes distinguant nettement les isolats invasifs de ceux de portage, en particulier pour hmbR, un gène impliqué dans l’acquisition du fer à partir de l’hémoglobine. Dans ce gène une séquence d’ADN agit comme un interrupteur pour contrôler son expression entre allumé/éteint (OFF/ON). L’intercepteur s’est avéré allumé dans les souches des malades et éteint dans les souches capsulées des porteurs sains. Le changement expérimental de l’interrupteur de « éteint » à « allumé » a permis aux souches des porteurs de retrouver la virulence.
Lorsque le gène hmbR est allumé, la bactérie peut alors récupérer le fer de l’hémoglobine, ce qui est important pour sa croissance et sa capacité d’invasion
En effet, le fer est un facteur important pour la nutrition et le développement de nombreuses bactéries, et ceci a déjà été décrit chez le méningocoque lorsque les bactéries sont en culture sur des boîtes de Pétri.
L’originalité du présent travail est d’avoir analysé précisément le rôle de ce système pendant l’infection et de montrer le rôle de la variation de phase du gène hmbR (allumé/éteint) au sein d’un même clone épidémique.
Ainsi la mise en « Off » permet à une souche hyper-virulente de s’adapter au portage, condition sine qua non de transmission d’individu en individu (l’invasion étant une forme d’impasse pour la bactérie, le sujet infecté décédant).
En d’autres termes Docteur Jekyll a fortement besoin du fer (comme Popeye) pour basculer du côté obscur de Mister Hyde.
Aucun facteur humain ou environnemental particulier n’a été identifié comme ayant pu favoriser « le phénomène dieppois ».
Le présent travail confirme la virulence du clone en cause et décrit un mécanisme bactérien d’adaptation et de diffusion pouvant expliquer à lui seul l’épidémie.
Les chercheurs remercient les 3 522 volontaires de la zone de Dieppe ayant participé en 2008 à l’étude de portage aboutissant in fine à la présente découverte ainsi qu’à la Région Normandie ayant financé une bourse de trois années pour le doctorat en sciences consacré à cette recherche.
* B:14:P1.7,16/ST32 - formule selon sérogroupe ; sérotype ; séro-sous-type ; séquence-type
Source : CHU Rouen, Recherche -Etude,
Maladies infectieuses et tropicales,
Newsletter 942 -
12/06/2018
Retour Sur L'hyper-Endémie Normande
Le département de Seine-Maritime a une histoire particulière avec la méningite. Pendant près de 10 ans, une souche particulièrement délétère du méningocoque a sévi dans la région Dieppoise : la méningite à méningocoque de type B (Souche B14).
165 cas ont été recensés pendant cette période, dont 20 décès, avec un pic de contaminations entre 2003 et 2006.
En 2006, une campagne exceptionnelle de vaccination a été lancée.
Si l'épidémie dieppoise est terminée, aujourd'hui, cette maladie a laissé de mauvais souvenirs à la population.
Rapelons que la méningite est une inflammation des méninges, les membranes qui entourent et protègent le cerveau. Cette infection peut-être causée par un virus ou une bactérie, et provoque des maux de tête, de la fièvre, une rigidité de la nuque et une photophobie. L'évolution de cette maladie est grave, très rapide et peut être fatale. Ce qui en fait une pathologie redoutée, d'autant qu'elle touche en priorité les plus jeunes d'entre nous.
En cause, la souche B14, particulièrement virulente.
À l’époque, les décès ont concerné principalement des enfants et des nourrissons, ce qui provoqua beaucoup d'inquiétudes dans la population de Dieppe et ses alentours.
La vaccination, seule réponse efficace
Pour prévenir les principales formes bactériennes de la maladie, un vaccin existe.
Devant l'incidence de l'épidémie de méningite qui a frappé la région de Dieppe pendant près de 10 ans, la question de la vaccination s'était immédiatement posée. Très vite le CHU de Rouen et l'Institut Pasteur ont entamé des recherches sur cette souche B, particulièrement agressive. À l’époque des faits, il n'existait pas de vaccin contre le méningocoque de groupe B en général. En revanche, il y avait eu quelques vaccins spécifiques de cette souche mis au point ici et là dans le monde, en réponse à des épidémies clonales.
Le professeur François Caron, chef du service infectiologie au CHU de Rouen, travaillait alors sur cette étude, et se souvient de ce qui orienta leurs recherches.
"Là ça a été le trait de génie de l'Institut Pasteur, de présumer qu'un vaccin qui avait été fabriqué en Norvège deux décennies auparavant, pourrait être efficace sur Dieppe et dans toute la région. Parce que la souche norvégienne était génétiquement proche de la souche dieppoise".
Le sérum de 12 adolescents norvégiens avait en effet été conservé, après leur vaccination. Les anticorps qui avaient été développés chez eux contre la souche "B15" qui les infectait, permettaient de protéger contre la souche dieppoise "B14" très proche.
Une réponse vaccinale a donc été élaborée en urgence, pour répondre aux besoins français.
Cette crise sanitaire avait été suivie au plus haut niveau. La Direction Générale de la Santé, l'Agence du médicament ainsi que les équipes de recherche s'étaient unies pour aider à la résolution de l'épidémie.
Dès 2006, une campagne de vaccination est mise en place, à destination en priorité des sujets les plus fragiles de la circonscription dieppoise, les enfants de 1 à 5 ans.
En 10 ans l'épidémie avait été enrayée, sans que l'on ait jamais su pourquoi la région de Dieppe en avait été la cible. Aucun facteur environnemental ou humain n'a été identifié pour l'expliquer.
Si l'épidémie dieppoise a terrorisé la population, l'éducation au public a été l'un des axes majeurs dans la connaissance de cette maladie.
Garder en mémoire quelques informations utiles :
Le méningocoque frappe toutes les tranches d'âge, avant tout les petits enfants, puis les adolescents et les adultes jeunes. Les formes les plus graves donnent un Purpura, des taches rouges sur la peau.
Tous les enfants de la région ont reçu un dépliant avec des photos, pour expliquer qu'il fallait se mobiliser. Et ça a marché !
Professeur François Caron, chef du service infectiologie du CHU de Rouen
La formation aux usagers est primordiale, tout comme la surveillance. La moitié des méningites bactériennes graves se développent en deux temps.
"Ça commence comme une infection respiratoire saisonnière, poursuit le professeur Caron, l'aggravation survient secondairement. Donc il faut surveiller tout sujet malade, surtout en période hivernale. Il ne faut pas hésiter à réveiller son enfant malade la nuit pour vérifier son état. La surveillance sauve des vies".
Et aujourd'hui !
La méningite à méningocoque a connu un rebond sans précédent en 2022, après l'arrêt des mesures sanitaires mises en place pour contrer le Covid-19. Le nombre de contaminations avait alors chuté de plus de 75% en 2020 et 2021. L'immunité générale de la population avait baissé pendant cette période, mais surtout la vaccination contre le méningocoque C qui a chuté de près de 20% pendant le confinement.
Enfin, les souches bactériennes ont évolué ces dernières années.
En France aujourd'hui, seule la vaccination contre le méningocoque de groupe C est obligatoire, tandis que la vaccination contre le méningocoque B est simplement recommandée pour les nourrissons.
A partir de l'article de France 3 Normandie corrigé
24/04/2024
ERRATUM DANS L'ARTICLE
La journée mondiale de lutte contre les méningites
est le 05 octobre et non le 24 avril comme indiqué !!!!
Hyper-Endémie Meurtrière De Méningite Pendant 10 Ans
La Violence De L'épidémie De Méningite Avait Fait 20 Morts Entre 2003 Et 2013 Elle Vient D'être Expliquée Par Les Caractéristiques Particulières Du Méningocoque « B:14 »
Des années après, des spécialistes ont réussi à expliquer l’épidémie de méningite qui avait fait 20 morts en Normandie entre 2003 et 2013. En tout, 165 patients avaient contracté la maladie due au méningocoque « B : 14 ». Et dans la région de Dieppe ( Seine-Maritime), les cas étaient douze fois plus nombreux qu’habituellement.
Une étude publiée le 15 mai dans la revue scientifique Virulence explique l’évolution qui a permis aux effets de la bactérie de devenir si violents. La bactérie se met en sommeil.
« La bactérie est capable de s’éteindre pour contaminer d’autres sujets. Pour ne pas se faire hara-kiri en tuant son porteur, elle est capable de se mettre en sommeil et contaminer une autre personne, puis se réveiller. Dans un gène de cette bactérie, une séquence d’ADN agit comme un interrupteur pour contrôler son expression entre allumé et éteint », résume Muhamed Kheir Taha, un des auteurs de l’étude.
Les travaux des chercheurs français présentés à la presse ce vendredi 8 juin à Rouen ont également montré que c’est du fer présent dans le sang que le méningocoque avait tiré sa virulence.
Grande capacité d’adaptation
Pour arriver à leurs conclusions, les scientifiques ont effectué des comparaisons génétiques entre les souches saines et les souches « B : 14 » grâce à la participation de 3.522 volontaires en 2008, rapporte le site 76-Actu.
L’étude a aussi mis en avant les grandes capacités d’adaptation et de contamination de la bactérie, qui expliquent l’ampleur de l’épidémie.
D’autres questions restent néanmoins en suspens.
« On a démontré le pourquoi du comportement épidémique, mais je ne saurai pas vous dire pourquoi tout a commencé à Dieppe. (…) Aucun facteur humain ou environnemental particulier n'a été identifié" explique le Pr Muhamed Keir Taha de l' Institut Pasteur
Source : 20 Minutes



